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SOUVENIRS d’ENFANCE de l’abbé R. LEFORT 1940 – 1944 LA CHAPELLE-UREE « Villeneuve – l’Embranchement ». |
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1°) JUIN 1940 et PERIODE d’OCCUPATION. Au mois de juin 1940, les troupes allemandes arrivèrent sur notre sol de France et jusque dans nos villages ruraux de Normandie. Enfants, en ces jours troublés du début de l’été, alors qu’il n’y avait pas classe, nous allions voir, au carrefour de l’Embranchement, le défilé assourdissant et presque sans fin de voitures et camions militaires, escorté de motos et side-car, accompagné de chenillettes, de chars et même de chevaux tractant de lourds chariots. Toute cette « armada » arrivait à vive allure par la route de Villedieu et se dirigeait vers Saint-Hilaire et Rennes. Nous ne restions pas longtemps sur place car nous avions peur de ces hommes casqués, habillés de vert et fortement armés. Il circulait aussi des bruits sur des atrocités commises par certains soldats dans le Nord de la France. Alors que cette armée envahissante occupait toute la route ; sur les bas-côtés, marchaient des soldats français, sans armes. Ils avaient l’ordre de rejoindre Rennes où se ferait le regroupement. Ils ne se doutaient pas qu’ils se dirigeaient vers une souricière et, plus tard, vers une longue captivité en Allemagne. Les Allemands fiers de leur triomphe et pressés d’arriver à leur destination semblaient les ignorer. Nos compatriotes, soldats égarés et sans chef, auraient pu s’enfuir discrètement et trouver des vêtements civils, comme le firent des soldats anglais. Je me souviens, qu’un jour, peu avant l’arrivée des allemands, quatre officiers anglais arrivèrent, en grosse voiture, devant notre maison. Ils entrèrent et nous demandèrent une pièce pour changer de vêtements. Quittant leur tenue militaire, ils revêtirent des habits civils et partirent très rapidement vers Cherbourg, nous dirent-ils, dans l’espoir de pouvoir rejoindre les côtes de l’Angleterre. Pendant cette période d’incertitude et de peur, de nombreux réfugiés, venus de Belgique et du nord de la France traversèrent notre bourgade pour fuir vers le sud, avec leurs chariots à quatre roues, chargés de literie, de nécessaire de cuisine et d’objets divers. En juillet 1944, nous reverrons un même cortège de réfugiés ; cette fois-ci, des gens venant de la région St Loise, avec quelques bagages et fuyant les bombardements alliés. Les Allemands resteront chez nous pendant quatre années, établissant des bases dans de nombreuses communes où ils avaient réquisitionné des maisons, des chambres pour loger soldats et officiers. Ainsi, à l’Embranchement, il y avait un petit détachement de militaires. Le soir, après l’extinction des feux, une patrouille de deux soldats circulait à pied ; l’arme à la bretelle, sur la route de Mortain-Avranches, martelant le sol de leurs bottes sonores. A cette époque, alors que nous n’avions pas l’électricité, mais seulement une grande lampe à pétrole, suspendue à un abat-jour, il fallait camoufler les fenêtres pour ne pas laisser filtrer la lumière à l’extérieur, sinon, la patrouille frappait à la porte, avec l’ordre de tout éteindre, dans un jargon bruyant et menaçant. De temps en temps, aussi, ce petit contingent de soldats avec d’autres venus d’ailleurs, se retrouvait dans le champ de M.L. Poisnel, en face de notre maison, pour faire différents exercices de tir à blanc et de lancer des grenades. Enfants, nous regardions de loin ces soldats en tenue de combat, commandés par un officier supérieur (peut-être un colonel) qui résidant à Reffuveille, dans le bourg, venait faire une inspection. Il garait sa grosse moto, dans la cour, devant notre maison. Lorsque ces militaires avaient quitté le champ, nous allions faire un petit tour, ramassant des douilles et de petites boites en bois qui contenaient les balles. Ces Allemands qui appartenaient peut-être à la religion protestante se réunissaient aussi dans un champ pour le culte. Ce champ se trouvait sur la route de Brécey, pas très loin de l’entrée du petit chemin qui conduisait au Champ Coeuret. (depuis le remembrement ce chemin n’existe plus). Dans ce champ un peu en pente, ces soldats avaient fait des gradins pour s’asseoir, en demi-cercle. Au cours de ces assemblées, nous les entendions chanter à haute voix. Ces militaires mangeaient quelque fois chez l’habitant, sans être invités, ils demandaient des œufs dont ils étaient friands et faisaient une grande omelette. Leur pain était dur et pas très appétissant. Lors de la bataille de St Lô, très souvent, des soldats faisaient halte chez nous, se reposant dans les greniers à foin et repartant dans la nuit, après avoir été harangués par leurs chefs. Ils montaient au front et avaient besoin d’encouragement et d’audace. Peu de jours avant l’arrivée des troupes américaines, des soldats de l’entreprise Todt (des prisonniers ou enrôlés de force : Polonais, Hongrois) encadrés par des allemands, séjournèrent chez nous. Ils avaient un grand car de la Madeleine (Paris) qu’ils avaient péniblement garé, dans le chemin, près de l’ancienne carrière, en face de la maison Laurence ou habitait M. L.Poisnel. Ils avaient recouvert ce véhicule de branchages, pour ne pas être vu des avions alliés, qui, souvent sillonnaient le ciel. Ces hommes étaient chargés de réparer des ponts endommagés par des bombardements : une mission périlleuse. Lors d’un raid aérien, plusieurs d’entre eux furent tués, au pont de la Paveille, près de Saint-Hilaire. Autre souvenir : Un dimanche de juillet 1944, un avion anglais, touché par la D.C.A. allemande, tomba dans un champ, près du village de la Cour, en Reffuveille. Le pilote fut tué, son cercueil fut exposé à l’école des garçons de la même commune, il fut inhumé, un dimanche après les vêpres, au cimetière, en présence de plusieurs personnes, sous le regard indifférent de quelques allemands. Je me souviens être allé à cette cérémonie de recueillement et de prière. Un peu avant ce crash, un autre avion allié, touché ou en difficulté mécanique, largua ses bombes incendiaires. L’une tomba dans le cimetière de la Chapelle-Urée, côté sud, à quelques mètres seulement de l’église, brisant les croix des tombes et faisant un cratère qui laissait apparaître les cercueil, ou les restes. D’autres bombes tombèrent dans des champs, au Grand-Celland. Enfants et adultes, nous avons vécu toute cette période d’occupation, accompagnée de privations et de restrictions, avec les cartes de pain, de vêtements et de chaussures. En ces années, certains hivers furent très rigoureux, avec une neige abondante et pas de bottes pour aller à l’école mais en sabots de bois. Cela ne nous empêchait pas l’aller à la messe de minuit ? Nous nous rendions, à pied, jusqu’à l’église du Grand-Celland pour participer à l’office liturgique. En rentrant, nous trouvions une orange avec quelquefois un jouet. Il n’était pas question de friandises, il faudra attendre l’arrivée des américains pour redécouvrir le goût des bonbons et du chocolat. 2°) ARRIVEE des AMERICAINS et DEBUT des COMBATS. Tous ces évènements nous ont marqué comme nous marqueront plus tard l’arrivée des troupes américaines. Après la bataille de St Lô, les troupes allemandes se replièrent vers Mortain pour préparer la contre-attaque du Mortainais. Elles passèrent encore par le carrefour de l’Embranchement. Cet autre souvenir d’enfant : c’est le spectacle d’une armée en déroute, venant par la route de Villedieu, comme en juin 1944, mais, cette fois, nerveuse et désorganisée ; les uns à pied, à vélo, à cheval, d’autres juchés sur des véhicules de tous genres dont certains tombaient brusquement en passe, au grand dam des chauffeurs et de leurs passagers : c’était le sauve-qui-peut général. Les premiers éléments de cette troupe en débandade se positionneront au Pélican et dans le chemin de la Souris. Un groupe d’Américains, conduit par un homme de la Blanchardière, arrivant par le chemin de la Douérie les surprendra ; plusieurs allemands seront tués ; l’un d’eux, on ne sait pourquoi, sera rapporté au bord de la route D5 et y restera plusieurs jours ; dans un triste état. Je me souviens l’avoir vu, en me rendant aux vêpres, à Reffuveille. En ce début du mois d’août, avant l’arrivée du gros contingent américain, des combats se dérouleront à différents endroits de la commune de la Chapelle Urée.
Après ces évènements, le gros de la troupe américaine arriva par la route d’Avranches. Je me rappelle avoir vu ces fantassins marchant sur deux rangs, des deux côtés de la route avec leur carabine, leur blouson, leurs chaussures très silencieuses. Nous découvrions alors, pour la première fois, leur jeep rapide et tout terrain et leur matériel de combat très imposant ; haft-track, chars, gros camions GMC tractant des canons et DCA et transportant des tonnes de ravitaillement, pelleteuses à l’avant des chars pour abattre les talus et se frayer un passage à travers champs. Les champs, autour de l’Embranchement étaient envahis par les grandes tentes militaires, le matériel et les caisses de munitions. Pendant la bataille du Mortainais, tous ces soldats resteront sur place, plusieurs jours, après avoir creusé des tranchées, redoutant un sursaut de l’armée allemande et notamment la puissance de feu des chars « Tigres » moins vulnérables que les Patton américains. Pendant cette période, les chars américains, stationneront sur la route de Mortain, les unes derrières les autres, attendant l’ordre de repartir. Avant ces événement, le soir, nous partions coucher ailleurs, sur la paille, dans une vieille maison à la Fermandière car le carrefour de l’Embranchement était devenu une cible pour l’aviation alliée qui opérait souvent de nuit. Lors des combats, nous nous étions réfugiés, avec une vingtaine de personnes, chez M François Levesque, au village de la Chauverie, en Reffuveille. L’artillerie américaine se trouvait au Gué-Botrel et tirait sur Reffuveille et les environs. Nous entendions le départ des obus, leur sifflement au-dessus de nos têtes et leur éclatement à l’arrivée, non loin d’où nous nous trouvions. Peu conscients du danger, nous restions, en plein air, sous les pommiers, alors qu’en pareille situation, nous aurions dû nous mettre à l’abri dans des bâtiments en dur. Après ces jours de tourmente et de peur, nous pûmes rejoindre notre maison. Les américains occupaient tout le terrain. Un jour, nous vîmes une dizaine de soldats allemands qui avaient été faits prisonniers du côté de Reffuveille. Ils marchaient trois par trois, les mains en l’air, au-dessus de leur tête ; certains portaient des balafres au visage. Ils étaient escortés par des soldats américains, l’arme au poins. Ils se dirigeaient vers l’Embranchement, jusqu’aux bâtiments (ancien haras) de la maison Turquetil où il y avait une infirmerie militaire. Ils semblaient heureux d’être restés en vie et pour eux, la guerre était terminée. Les américains affichaient une abondance de biens ; ils nous donnaient des boites de conserves, des rouleaux de bonbons, des chewing-gum, du pain qui ressemblait à du gâteau, des cigarettes Camel. Cependant, ils laissaient derrière eux beaucoup de choses et même des obus, des grenades quadrillées, des bombes à ailette. Enfants, nous ne mesurions pas le danger de ces armes. Il nous arrivait de manipuler les obus, d’enlever l’ogive et d’extraire la poudre qui se trouvait dans la douille. Cette poudre, nous la faisions brûler, la flamme ressemblait aux couleurs de l’arc-en-ciel, un spectacle qui nous émerveillait, mais non sans risque. Un jour, un camarade d’école, Maurice, avait ses poches remplies de cette poudre. Il alla à la forge de M. A.Hamel, s’approcha un peu trop près du foyer qui servait à chauffer les fers, une étincelle jaillit, enflamme le contenu de ses poches et lui causa des brûlures profondes et douloureuses. 3°) L’ECOLE. De 1840 à 1894, l’école de la Chapelle Urée fut tenue par des Religieuses du Carmel d’Avranches. De notre temps, il restait encore un signe de leur présence, à savoir, une cloche surmontée d’une croix, au sommet du toit de la maison d’habitation. L’école : c’était apprendre à lire syllabe par syllabe. Nous ignorions la méthode globale mais une fois que nous avions acquis les éléments de base, nous pouvions lire couramment tous les textes. Apprendre à compter : au départ à l’aide de bûchettes. S’initier à écrire avec le porte-plume qu’il fallait tremper modestement dans l’encrier et, après avoir posé le buvard sous la main droite, commencer à tracer les lettres, avec les pleins et les déliés, en restant bien sur la ligne principale du cahier ; tout un art qui nécessitait de nombreux exercices. Enfants, la classe nous paraissait très grande, avec toutes ces rangées de tables en bois, avec l’immense tableau noir, l’estrade imposante, le bureau de la maîtresse et le gros poêle, alimenté en hiver par des bûches que nous allions chercher sous le préau. Je me rappelle encore l’odeur de la craie et de l’encre fraîche. Le soir, tour à tour, nous restions trois ou quatre pour le ménage de la classe, balayage, remplissage des encriers. Le lundi matin, en entrant dans la classe, nous découvrions, inscrits en haut du tableau, une phrase, un proverbe ou la pensée d’un auteur qui nous rappelait le chemin du bien et du vrai. C’était l’instruction morale et civique. Cette phrase restait écrite au tableau toute la semaine, comme pour nous inciter à la relire et à la mettre en pratique. La maîtresse prenait le temps de nous expliquer le sens de la phrase, avec des exemples concrets. Lorsqu’elle ouvrait le livre « sans famille » d’Hector Malo et lisait quelques pages ou tel conte de Charles Perrault, nous écoutions très attentivement et restions émerveillés, comme transportés dans un monde de rêve. Avec le recul, nous admirons le savoir-faire, le dévouement et la persévérance de cette maîtresse appelée Mme Harivel, qui s’occupait seule des enfants de 6 à 14 ans et qui, chaque année présentait des candidats au certificat avec succès. 4°) LES JEUX. Les jeux occupaient une place importante dans le déroulement des jours et des semaines. Ces jeux, sur la cour de récréation, variaient avec les saisons : jeu de billes, toupie, roulette. Le jeudi, jour de congé, était très apprécié. Après le catéchisme appris par cœur et récité mot à mot, l’après-midi, nous pouvions nous détendre au milieu de la nature, empruntant les petits chemins, fabriquant des moulins à eau et les faisant tourner dans les ruisseaux des prés. Nous ne disposions pas de beaucoup de jouets mais nous en fabriquions comme des sifflets, des cannes-pétoires et de petites machines à battre, construites avec un bidon à pétrole et autres accessoires. Hannetons et cri-cri des champs étaient aussi pour nous, occasion de découverte et d’amusements. Au cours de ces années d’occupation ; la culture des pommes de terre fut atteinte par une invasion de doryphores (les vrais car on donnait aussi ce nom aux allemands, habillés de vert comme ces insectes). Au printemps ; les enfants des écoles furent réquisitionnés pour aller ramasser ces petites bêtes nuisibles. Avec notre maîtresse, nous partions, l’après-midi, vers les fermes environnantes, munis d’une boîte à conserves et d’un chapeau de paille sur la tête pour nous préserver des rayons du soleil. Arrivés dans le champ, nous prenions chacun notre rang et accomplissions, tant bien que mal, le travail demandé. A la fin, nous vidions le contenu de nos boîtes sur un tas de paille préparé par le fermier qui y mettait le feu. 5°) PROCHES DE LA NATURE. Nous vivions très proches de la nature, connaissant le nom des arbres, des plantes et de la plupart des petits oiseaux, très nombreux dans les vergers, dans les jardins et au long des chemins (mésange, rouge-gorge, chardonneret, pinson, moineau). Nous savions reconnaître leur nid, sans le détruire car, à l’école, on nous avait appris à respecter le nid des oiseaux et leurs petits. Aujourd’hui, à la suite du remembrement qui a provoqué l’arasement des talus, l’arrachage de plusieurs arbres et la suppression des chemins ; avec l’agriculture intensive qui déverse sur le sol herbicides et insecticides ; de nombreuses espèces d’oiseaux, qui, au renouveau de la nature, nous égayaient de leurs chants printaniers, ont disparu. Jean Ferrat, en dénonçant la pollution de notre environnement, écrivait et chantait : « pour les enfants des temps nouveaux, restera-t-il un chant d’oiseau » Aujourd’hui, buses, étourneaux et choucas nous envahissent ; ces derniers causant de gros dégâts aux semences confiées à la terre, notamment le blé et le maïs. Nous vivions au rythme des saisons avec la période de la fenaison, de la moisson, de la pilaison, sans oublier la « tuerie de cochon » où chacun s’affairait à sa tâche pour faire : boudin, pâté, saucisses, andouilles ; découper les morceaux de viande et les mettre au saloir avec abondance de sel ou comme on le voyait dans certaines maisons, suspendre un gros quartier au plafond, à l’aide de deux crochets de boucher. En été, les talus étaient couverts de fraises sauvages que nous ramassions et enfilions sur une grande tige d’herbe et que nous rapportions à la maison pour le goûter. A la fin de l’été, venait la cueillette des mûres et des noisettes et à l’automne, celle des châtaignes qui, ensuite étaient grillées sur le feu de cheminée et dégustées avec le cidre doux. La période des « battages », en septembre, nous émerveillait. Nous ne manquions pas la mise en place du « grand travail » et du moteur Bernard. Pendant la période de l’Occupation, la pénurie d’essence vit réapparaître la vieille machine à vapeur du père A. Anfray. Elle était tractée par quatre chevaux qui peinaient dans les chemins boueux. Elle consommait beaucoup de bois, mais ne calait jamais. Lorsque l’ensemble démarrait, les gens s’activaient, chacun à son poste. Sous la chaleur du soleil et dans une poussière constante, les pintes de cidre étaient vite vidées. Ce service occupait une personne à temps complet. Après le travail harassant mais accompli dans une bonne ambiance ; c’était le réconfort autour de la table, pour le repas très convivial du midi et du soir, avec presque partout le même menu ; pirote rôtie au four à bois, entourée de pommes de terre, fromage camembert (rarement consommé à cette époque, à part « la vache qui rit » riz avec brioche et le calva maison. Dans nos campagnes, le dimanche était vraiment le jour du repos. Après une semaine bien remploi, bêtes et gens marquaient une pause. La veille, dans la soirée, on balayait la cour avec un balai de bouleau, on cirait les chaussures pour aller à la messe le lendemain. Le dimanche, petits et grands, riches comme pauvres mettaient un honneur à bien s’habiller. Cela traduisait le respect du jour du Seigneur qui n’était pas un jour comme les autres. A la belle saison, dans l’après-midi, nous faisions un tour de champs pour admirer les futures récoltes. Je me rappelle ce geste qui consistait à prendre un bel épi de blé, à l’égrener dans le creux de sa main et à contempler les grains destinés à être transformés en farine pour faire du bon pain et assurer la nourriture quotidienne. 6°) SOUVENIRS d’ENFANT DE CHŒUR. Lorsqu’il y avait une inhumation, avec la permission de la maîtresse, nous quittions la classe pour nous rendre à l’église et servir la messe. Quelquefois, nous allions même jusqu’à la maison du défunt avec le sacristain et le chantre. Le cortège se mettait en route avec les porteurs et autres personnes tenant à la main : cierge d’honneur, suaire, eau bénite et lanterne. La veille, la couturière, femme de confiance, présente également aux communions solennelles et aux mariages, avait dressé la chapelle mortuaire à l’entrée de la maison, avec des draps sur lesquels des petites croix noires avaient été épinglées. A l’église, c’était encore le noir qui dominait avec les tentures aux premières classes, qui entouraient le chœur. Les chants en latin invitaient plutôt à la tristesse ; le « Dies irae » ressemblant davantage à une danse macabre qu’à un hymne d’espérance. La famille du défunt portait le deuil, les femmes, le grand voile noir qui recouvrait leur visage et les hommes un brassard noir à la manche de leur veste. ** Le soir du Vendredi-Saint, la cloche ne sonnait pas. Avant l’office, nous allions sur les routes autour de l’église, agitant sonnette et claquoir pour appeler les gens à la célébration du chemin de croix. ** Le jeudi matin, nous participions à la messe célébrée avant le catéchisme. Quelquefois, une femme qui venait d’être mère, se tenait dans le dernier banc, comme le publicain de l’Évangile, avec un panier qui contenait des brioches. Après la messe, elle s’approchait de l’autel pour recevoir la bénédiction du prêtre : c’était la cérémonie des « Relevailles ». Elle rentrait chez elle, avec les brioches bénies qu’elle distribuait autour d’elle. Cette démarche ancestrale a disparu depuis bien longtemps. A cette époque, plusieurs enfants décédaient quelques heures ou quelques jours après leur naissance, voilà pourquoi le baptême était administré très tôt et en l’absence de la maman. Plus tard, celle-ci venait à l’église pour accomplir la démarche d’action de grâce. ** Les cérémonies de Communion Solennelle étaient très imposantes, très festives, avec le cortège des aspirants, des communiants et des renouvelants, avec les chants traditionnels en français, ce qui était rare dans la liturgie où le latin prédominait. Le matin ou l’après-midi, au cours des vêpres, l’enfant devait réciter son « Acte », appris par cœur, tandis que le parrain ou la marraine tenait son cierge, pesant parfois plusieurs kilos. Ces cierges longs et creux n’étaient pas très esthétiques. Ne disait-on pas « qu’ils étaient gonflés d’orgueil et creusés par l’avarice ». Dans les années 1950, apparaîtra une première réforme liturgique, instituant un cierge unique et mettant fin à une situation qui créait une disparité regrettable entre familles riches et familles pauvres. Un peu plus tard, les classes de mariage et d’inhumation seront abolies. Ainsi se termine ce petit récit qui évoque des souvenirs d’enfant, liés aux évènements de 1940 à 1944 et à la vie quotidienne dans une commune rurale de chez nous. Tout ce qui est relaté dans ce document n’est écrit nulle part, aussi, il est bon, pour les plus jeunes, de savoir ce qui s’est passé en ces années d’Occupation et de découvrir le monde des enfants du milieu rural, à cette époque, tout spécialement, au carrefour de l’Embranchement : lieu de passage des troupes, des réfugiés, lieu de combats en août 1944. Abbé R. LEFORT. Octobre 2011
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