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Le Marché de Saint Hilaire

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     Papy Mil n’a vécu, à la Mancellière, que le temps de son enfance. Il a quitté la Moustière en octobre 1943, pour entrer en sixième….. Certes, il y reviendra souvent et chaque fois, pratiquement en pèlerinage, tant il a été marqué par ce bocage rural, propre à l’élevage, boisé où le pommier semblait «  roi ». Les Levalois et les Heslouin, ancêtres ou contemporains, nombreux ont peuplé ce coin du Mortainais. Tout cela explique les nombreux souvenirs qu’il aime évoquer, quand ceux-ci veulent bien faire irruption dans le champ de sa conscience…. Tel le Marché de Saint Hilaire du Harcouët.

     Ce chef lieu de Canton drainait une foule de gens, non à cause du nombre de ses habitants qui n’excédait pas les 3000 âmes, que par son attrait économique. On y trouvait de gros commerces de matériel agricole et de jardinerie. Mais surtout, il est resté « célébre »par son marché du mercredi. Ce jour là, tous les élèves du primaire avaient « jour de congé hebdomadaire ». Tout le monde pouvait donc pouvoir s’y rendre, au moins pour quelque achat vestimentaire.

     En effet, la population, encore très rurale, pas encore obnubilée par l’automobile, s’y rendait, car St Hilaire était un nœud routier important. On y venait de tout le sud Manche. De Mortain, des confins de la Mayenne et de l’Ille et Vilaine. Un car descendait de Brecey, faisant halte à l’Embranchement, à la Mancellière, au Pont d’Oir, à Pain d’Avaine , au carrefour du Petit Jésus. Sur le toit on juchait des oies, des canards ou des poules, fortement sanglés dans des paniers. Certains n’avaient pas peur des kilomètres à pied. Les vélos étaient rares. Les quelques voitures, des « utilitaires » pouvant tracter des bétaillères. Mais le gros du macadam était occupé par des charrettes tirées par des percherons, solides sur leurs pieds, non épris de vitesse. La présence d’une voiture légère attelée d’un demi-sang faisait montre d’une certaine aisance.

     A St Hilaire, selon les endroits, vous pouviez acheter de tout ce que la campagne avait besoin. Le clou, le marché aux petits cochons juste sevrés. Une spécialité saint hilairienne qui perdure de nos jours. Les acheteurs, emballés dans une «bloud » protectrice, pas pressés, faisaient le tour des vendeurs, discutaillant sur les prix, cherchant la bonne affaire. Veaux et moutons étaient moins attractifs.

     Les trottoirs des rues centrales offraient une quantité de volailles et de lapins auxquels pouvaient s’ajouter quelques chiots ou chatons.
Sur la place de l’église, on vous proposait tout l’attirail des instruments aratoires et quelques machines agricoles comme le brabant, la herse, la faucheuse ou la « rateleuse ».
A l’automne, on pouvait se fournir en cercles de bois pour les tonneaux et de jeunes pommiers pas encore greffés. Ca et là, sur des étals une pléiade de sachets ou de sacs de graines pour les légumineuses domestiques ou fourragères. Les boutiques, nombreuses et variées vous permettaient de trouver ce que l’épicier du coin le plus achalandé ne pouvait vous fournir. La mercerie, par exemple faisait recette. Mais je ne pense pas que le « design » avait pignon sur rue.
La mode avait surement du retard par rapport aux galeries parisiennes. Le corset était encore de rigueur chez la gent féminine Les rouleaux de coutils trouvaient preneur. Les couturières de campagne savaient tout faire et avec art, du pantalon masculin aux manteaux féminins. Le prêt à porter balbutiait. Par contre les chapelières devaient satisfaire à tous les goûts et faire preuve de patience, lors des essayages.

     Ventes ou achats faits, les femmes se permettaient quelques faveurs à la pâtisserie du coin ou se laissaient tenter par quelque pièce de vaisselle ou ustensile de cuisine. Si, en ce temps là on usait « tout », il fallait bien remplacer.
Et le pharmacien avait boutique pleine. On faisait provision de pommades, de sirops, de pastilles voire de potions « magiques ». La « quintonine » servait de fortifiant et la Jouvence de l’Abbé Souris pour repousser les rides dues à l’âge. Et bien sur, les purgatifs saisonniers pour les gamins et les chevaux. Chacun luttait comme il pouvait contre les rhumes, les grippes ou les bronchites.

     Pendant ce temps-là, les hommes, le gosier « asséché » par leurs tractations commerciales, s’enfournaient dans les cafés avec quelques congénères, pas revus depuis quelque temps. Heureux de se retrouver devant une tasse arrosée de « mult » rasades de « calva ». Et d’échanger sur les problèmes de l’heure, inquiétants certes, vu ce qu’en disait le Glaneur, le canard de St Hilaire, le plus lu en ce sud Manche. Et de s’étendre sur le temps et la famille, les mariages, les naissances ou quelque décès. Bref un petit temps de loisir.

     Le marché de St Hilaire marquait donc un grand rassemblement hebdomadaire. Plus fourni encore, selon la saison. Et connaissant son apothéose avec la fête de la Saint Martin qui durait plusieurs jours. Quelques cirques provinciaux de renom distrayaient les gens avec des clowns acrobates, des chiens soufflant dans des trompettes, et des faiseurs de magie. Sous des tentes attenantes, des tireuses de bonne aventure ou des saltimbanques exhibant des talents particuliers. On y venait de loin. Cela donnait à cette petite ville de province, un goût de cité de progrès.

     Et ce charme qui remonte à 1940 ne s’est pas perdu. St Hilaire a su le garder, avec son marché, bien sur, sa St Martin embellie, et par une ouverture au monde moderne. Dont une crèche vivante pour Noël !

     Pour terminer, un souvenir de la Moustière. Mon grand père, approchant les quatre vingt ans, un grand lecteur du Glaneur de la Manche (imprimè à Saint Hilaire). Un jour de 42 ou 43, alors qu’il était assis sous les pommiers devant la maison, me fit lire la « UNE » du journal qui « tonnait » en grosses lettres : « Encore 400.000 tonnes de bateaux coulés ». Et lui de rire, en disant : « A cette vitesse là, devrait bientôt plus n’avé ». La censure allemande, manquait parfois d’humour. Le vieil homme en savait certainement plus que son gamin de petit fils. En effet le conflit semblait s’éterniser et la victoire du grand Reich tardait à se concrétiser. Les français (adultes) commençaient à retrouver le moral !

Emile Levalois, 12 janvier 2018
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